SOS PARC ORFORD

Jean Hubert et 7 anciens gestionnaires-directeurs des parcs

Pour des parcs nationaux durables au Québec, le cas du parc national du Mont-Orford (lettre ouverte au Premier ministre Jean Charest)
vendredi 21 avril 2006

Le 21 avril 2006,

Monsieur le premier ministre,

Le projet du gouvernement du Québec de soustraire une partie du parc national du Mont-
Orford pour l’offrir en vente à l’entreprise privée questionne la volonté et le choix établi
par la société québécoise, depuis plusieurs décennies, de se doter d’un réseau de parcs
nationaux dont les territoires seraient protégés intégralement pour les générations futures.

Les parcs sont-ils des composantes du développement durable ?

La question posée par le projet du gouvernement actuel pourrait être formulée de la
manière suivante : « Les parcs nationaux sont-ils encore des entités qui font partie, en
tant que territoires naturels protégés, du développement durable global du territoire
québécois ou sont-ils susceptibles de redevenir, comme les anciens parcs d’avant la loicadre
sur les parcs, des territoires voués à l’exploitation des ressources à des fins
multiples et prioritairement économiques si l’occasion se présentait ?

La longue marche vers la création de parcs véritables au Québec

Il faut se rappeler que l’histoire des parcs québécois a commencé il y a plus de cent ans
par la création du parc du Mont-Tremblant en 1894 et le parc des Laurentides l’année
suivante et qu’elle a évolué jusqu’à nos jours pour correspondre aux normes
internationales reconnues en matière de parcs.
Ce qui est mis en cause ici par le projet du gouvernement, c’est toute la démarche et la
philosophie qui ont précédé et supporté la création de la loi-cadre sur les parcs en 1977 et par la suite la politique ministérielle qui venait expliciter ses principes fondamentaux,
par son projet d’y déroger par une loi spéciale. Le point principal de la loi sur les parcs
établit que les parcs sont désormais des territoires entièrement protégés contre toute
exploitation commerciale des ressources. Trois des quatre parcs ayant été créés par des
lois particulières avant l’adoption de la loi-cadre, Mont-Tremblant, Laurentides et
Gaspésie faisaient l’objet d’exploitation forestière, faunique ou minière. « Seul le parc du
Mont-Orford, épargné en raison vraisemblablement de sa faible superficie, maintenait
vivant l’espoir d’un réseau d’espaces protégés ».

Guy Bussières (aujourd’hui décédé) qui a été, entre les années 1970 et 1990, directeur
général des parcs au ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche et leader de
l’établissement du réseau des parcs québécois évoquait déjà, en1990, dans un texte publié
dans la revue Loisir et Société [1], « le danger qu’une interprétation abusive du concept de
développement durable peut faire courir aux réseaux de parcs et en particulier à celui du
Québec ». Dans son texte, il dit, et c’était il y a 15 ans, que « Dans une province où la
tradition en matière de parcs et les groupes de pression pro-parcs sont notoirement
faibles, la loi sur les parcs a bien résisté jusqu’à maintenant aux diverses agressions. Le
réseau a maintenu son intégrité depuis le début de sa mise en place après 1977 ». Serionsnous
rendus à la fin de cette époque en 2006 ?

Il ajoutait « qu’il est possible que l’engouement actuel pour le développement durable,
version simplifiée, c’est-à-dire axé uniquement sur le volet développementenvironnement
constitue une menace pour l’avenir des parcs ». Il précisait que « Le
concept de parcs nationaux, tel qu’il a été lancé aux Etats-Unis en 1872 lors de la création
du parc de Yellowstone a fait le tour du globe et s’est implanté dans la plupart des
pays .. ». « L’implantation de ce concept ne s’était fait alors qu’après une lutte acharnée
entre les tenants de l’utilisation des ressources à des fins multiples et les
« conservasionnistes » qui souhaitaient protéger des échantillons du patrimoine naturel
contre l’exploitation forestière, minière ou énergétique ». Dans le contexte d’aujourd’hui,
on peut certainement ajouter tout projet de développement touristique lourd à cette liste.
Il poursuivait en disant qu’« Il faut s’assurer que les stratégies de « développement
durable » vont non seulement permettre d’assurer la protection à perpétuité de l’intégrité
écologique des parcs, mais surtout de faire en sorte que les parcs soient considérés
comme des composantes de ce concept ». À la fin de son texte, Guy Bussières,
concluait que « Les parcs du Québec s’inscrivent parfaitement dans la Stratégie
mondiale de conservation et apportent une contribution concrète au développement
durable. On peut penser que les interprétations abusives de ce concept ne vont pas
entraîner des atteintes à l’intégrité des parcs. La bataille ne sera cependant jamais gagnée
d’une manière définitive et la vigilance de la population sera toujours essentielle. »

Qu’en conclure nous-mêmes sinon que seul un motif pouvant correspondre à des intérêts
« supérieurs de la nation » pourrait nous amener collectivement à remettre en question
l’intégrité des parcs. Est-ce le cas dans la situation actuelle du parc du Mont-Orford ?

Comment comprendre le problème actuel du parc du Mont-Orford ?

D’emblée, il est clair pour nous que l’État doit à tout prix maintenir la propriété du
territoire dans le domaine public et solutionner le problème de la gestion d’un
équipement tel que la station de ski alpin sans avoir à recourir à la mesure extrême qui
est de vendre à des intérêts privés les terrains du parc affectés par cette activité et même
plus afin d’en rendre l’exploitation rentable.
Il faut rappeler que lors de la consultation publique tenue en 1979 sur le projet de
reconnaissance du parc du Mont-Orford en vertu de la nouvelle loi-cadre sur les parcs
que la station de ski alpin ainsi que les autres équipements récréatifs et culturels existants
sur le territoire n’y étaient pas inclus et que c’est à la suite de la demande insistante
exprimée par la population à cette occasion et confirmée par la décision du
gouvernement qu’ils ont été intégrés dans les limites du parc. C’est donc dire qu’il y
avait une volonté qui a fait consensus sur la nécessité de maintenir tous ces espaces
montagneux et périphériques dans la propriété publique et que la gestion de la station de
ski devait par la suite être gérée et même développée dans un cadre de protection du
milieu naturel constitutif d’un parc national avec les contraintes que cela impose.
Si cela ne devait pas être cas, ne devrait -on pas alors vendre les terrains de la station de
ski du parc du Mont-Saint-Bruno ou de ceux du parc du Mont-Tremblant qui sont encore
dans les limites du parc ou ceux du terrain de golf du parc des Îles-de-Boucherville, que
l’on a même construit plusieurs années après la création du parc, dès qu’il surviendrait
des difficultés de rentabilité dans l’exploitation de ces équipements ? Aurait-on dû donner
suite à la réalisation d’un projet de voie ferrée suggéré, il y a quelques années, dans le
parc du Mont-Tremblant, pour relier la station de ski d’Intrawest à Saint-Donat dans
Lanaudière sous prétexte de stimuler le développement touristique et économique
régional ? Des promoteurs se sont déjà aussi montrés intéressés à faire du développement
hôtelier sur les falaises surplombant la rivière dans le parc du Saguenay. Aurait-on dû
leur ouvrir la porte ? Devrions-nous aussi accorder de nouveau des concessions
d’exploitation forestière dans les parcs pour solutionner les problèmes d’emplois de cette
industrie dans les régions du Québec qui en sont affectées ? Affaiblir le réseau des parcs
constituerait-il un développement durable compris dans la gestion globale du territoire
québécois ?

Nous sommes convaincus, concernant le problème de la rentabilité optimale de la station
de ski du parc du Mont-Orford, que la démonstration de la recherche en profondeur d’une
solution compatible avec le maintien de l’intégrité du territoire n’a aucunement été faite.
La seule alternative mise de l’avant est la plus facile, soit celle du développement
immobilier à l’intérieur même du parc. Pourquoi cet équipement de ski ne pourrait-il pas
être géré selon un concept beaucoup plus intégré qu’aujourd’hui dans un milieu naturel
protégé, qui répondrait à une clientèle recherchant ce type de milieu que n’offre pas les
autres stations de la région, ciblant par exemple les amateurs de télémark, offrant un
circuit de longue randonnée avec refuges en montagne, etc. Il faudrait vraiment faire une
analyse sérieuse de toutes les alternatives, communautaires ou coopératives, avant de se
rabattre sur le développement immobilier et c’est ce qu’on n’a pas encore vu dans la
démarche du gouvernement. Et que fait la SÉPAQ dans ce dossier, elle qui détient le
mandat du gouvernement de gérer les opérations des parcs en conformité avec la loi qui
les régit ? Serait-elle compromise avec un projet susceptible de porter atteinte au réseau ?

Quoi faire maintenant ?

Dans la philosophie qui a précédé la création de la loi et l’élaboration de la politiques sur
les parcs, et qui les supporte encore, il a toujours été compris et entendu que les parcs
pouvaient constituer, comme attrait naturel, un moteur de développement touristique et
économique dans une région. Ce développement doit nécessairement se faire à la
périphérie des parcs de manière non seulement à en assurer l’intégrité mais aussi de
favoriser l’implantation de services et d’infrastructures à des fins d’éducation et de
récréation qui sont les deux objectifs complémentaires à la loi après celui prioritaire
d’assurer conservation et la protection permanente des régions naturelles du Québec ou
de sites à caractère exceptionnels.
Nous proposons au gouvernement de prendre les actions suivantes :

  • Surseoir à son intention d’offrir en vente une partie substantielle du territoire du
    parc du Mont-Orford afin d’assurer le maintien de l’intégrité du parc tel que
    défini par la loi sur les parcs ;
  • Reprendre à la base le processus de discussion publique afin de rechercher une
    solution concrète et compatible avec le statut du parc au problème de gestion de la
    station de ski en interaction et en concertation avec le milieu. Si aucun promoteur
    privé n’est en mesure d’exploiter une station de ski de manière rentable dans le
    cadre d’un parc national, dont il y a lieu de maintenir l’intégrité territoriale, il
    faudra analyser en toute transparence des alternatives possibles avec d’autres
    partenaires tels que des organismes à but non-lucratif ou coopératifs comme cela a
    déjà été suggéré. La SÉPAQ pourrait elle-même exploiter en régie l’activité du
    ski compte tenu de l’expertise dont elle dispose dans la gestion de ce type
    d’équipement, comme cela l’a été antérieurement pour la station du mont Sainte-
    Anne vendue depuis, mais qui n’était pas située dans un parc. Toute solution
    devrait exclure à l’avance la vente des terrains du parc du Mont-Orford ;
  • Réaffirmer une volonté de maintenir et d’appliquer la loi sur les parcs et aussi la
    renforcer. Les plans directeurs des parcs devraient être soumis périodiquement à
    la consultation publique en vertu même de la loi, ce qui n’est pas le cas
    actuellement. Toutes les consultations publiques devraient être confiées à une
    commission indépendante du ministre responsable de l’application de la loi de
    manière à en assurer la crédibilité et la transparence ou au Bureau des audiences
    publiques sur l’environnement (BAPE).

Il nous semble que ces actions seraient de nature à assurer l’avenir du réseau des parcs
québécois sur la base d’un consensus social et politique établi depuis 1977 et confirmé
jusqu’à aujourd’hui et qu’il n’y pas lieu de remettre en cause, sans effet de régression sur
l’acquis, ce qui doit être convenu au sujet d’un véritable développement durable des parcs
nationaux au Québec. La responsabilité vous incombe, monsieur le premier ministre, de
ne pas être celui qui mettra fin à la reconnaissance de territoires que nous avons voulu
collectivement protéger depuis plus de cent d’histoire des parcs au Québec. Nous voulons
expressément vous rappeler cette histoire et vous demander d’en assurer la suite dans le
sens qui lui a été donné jusqu’à ce jour. De plus, quel message envoyez-vous à tous ces
individus et organismes qui travaillent, avec des moyens dérisoires, à conserver des
milieux naturels en terres privées alors que votre gouvernement s’apprête à en éliminer.
Enfin quelle image allez-vous projeter au plan international alors que le Québec a pris des
engagements officiels de protéger la biodiversité selon les standards reconnus à l’échelle
mondiale et dont les parcs sont les territoires les plus en mesure d’assurer, vous qui avez
été, lorsque vous étiez ministre de l’Environnement du Canada, le signataire de la
Convention internationale sur la biodiversité ?

Les signataires de cette lettre sont huit anciens gestionnaires-directeurs des parcs qui ont
participé activement et intensément, à l’intérieur de l’appareil gouvernemental, au
mouvement qui, depuis les années 1970, nous a menés à l’adoption de la loi et de la
politique sur les parcs ainsi qu’à l’implantation du réseau que nous connaissons
actuellement et cumulé de nombreuses années d’expérience.

Jean Hubert (auteur du texte), parcs des Îles-de Boucherville, parc du Mont-Saint-Bruno,
parc de la Yamaska, Service des parcs de la région de Montréal, Laval, Laurentides,
Lanaudière et Montérégie (11 ans).

Jean-Marc Girard, parcs d’Oka parc du Mont-Orford, Service des parcs de la région de
l’Estrie (14 ans)

Paul Larue, parcs de la Jacques-Cartier, d’Oka, parc du Mont-Tremblant (13 ans)

Jacques Bertrand, parcs de la Gaspésie et du Saguenay (27 ans)

Denis Perron, parc du Mont-Orford (7 ans)

Claude Fleury, parc d’Oka, parcs du Mont-Tremblant, des Îles-de-Boucherville, du Mont-
Saint-Bruno, de la Yamaska (10 ans)

Jean Renaud, parcs du Mont-Tremblant, du Mont-Saint-Bruno, de la Yamaska (12 ans)

Raymond Grenon, parc d’Oka (6ans)

[1Le réseau des parcs du Québec : évolution et relation avec le développement
durable ; Guy Bussières ; Direction du plein air et des parcs, Ministère du Loisir,
de la Chasse et de la Pêche ; Loisir et Société, Volume 13, numéro 2, automne
1990, pp. 359-377, Presses de l’Université du Québec


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