SOS PARC ORFORD

Jean-Pierre Kesteman, Historien, professeur émérite de l’Université de Sherbrooke

Le parc du Mont-Orford - L’aboutissement d’un siècle d’admiration
mercredi 29 mars 2006

Opinion publiée dans Le Devoir du mercredi 29 mars 2006
Jean-Pierre Kesteman, Historien, professeur émérite de l’Université de Sherbrooke et coauteur de l’Histoire des Cantons de l’Est (Presses de l’Université Laval, 1998) ainsi que de diverses monographies sur la région

« C’est l’heure où le chevreuil vient boire à la rivière.

Le couchant, au milieu de l’horizon transi,

Fleuve d’or et de sang que la nuit rétrécit,

Dévale de l’Orford vers l’abîme polaire. »

- Alfred Desrochers, À l’ombre de l’Orford (Fides)

La loi d’avril 1938 créant « un parc public et de délassement sous le nom de Parc national du Mont-Orford » n’amorce pas l’histoire d’un attachement des populations des Cantons-de-l’Est à ce site exceptionnel. On doit y voir au contraire l’aboutissement d’un siècle d’admiration à la fois respectueuse et familière, intime et collective. Car cette montagne fascina autant les peintres comme Bartlett que les poètes comme Desrochers, autant d’aristocratiques voyageurs étrangers comme Anthony Trollope que des excursionnistes de milieux sociaux plus modestes, tous appuyés au bastingage du Lady of the Lake, le vapeur qui reliait Newport à Magog.

En août 1837, Fred Weiss, un officier britannique qui arpentait le tracé d’une nouvelle route de Sherbrooke à Montréal en passant par le nord du massif de l’Orford, entreprit d’escalader cette montagne avec quelques amis. Baromètre à la main, il établit que le sommet le plus élevé de la chaîne se dressait à 2145 pieds au-dessus de Sherbrooke.

La vue qu’il eut du sommet fut un éblouissement. Il crut apercevoir Montréal au loin et admira à ses pieds l’éclair d’argent du Memphrémagog, dominé par l’autre montagne mythique des bords du lac, Owl’s Head. Préfiguration d’Edmund Hillary conquérant l’Everest pour le couronnement de la reine Élisabeth II, Weiss baptise ce jour-là le sommet de l’Orford Ridge du nom de Queen Victoria Head. La jeune Victoria avait 18 ans et la nouvelle du début de son règne venait d’atteindre la colonie.

Le grandiose mensonge

Les indications de Weiss furent-elles mal interprétées ? Toujours est-il que l’Orford fut bientôt déclaré « la plus haute montagne du Canada à l’est des Rocheuses ». Son sommet fut gratifié de 3300 pieds, soit 500 de plus que la réalité. Pourtant, même dans les Cantons-de-l’Est, il est dépassé en altitude par les monts Sutton, Mégantic et Gosford, lequel frôle les 4000 pieds.

Cette fantaisie altimétrique illustre le pouvoir mythique de l’Orford. Ce n’était pas la plus haute montagne de la région, mais elle ne pouvait pas ne pas l’être. Et, jusqu’en 1914, les guides touristiques recopièrent le grandiose mensonge. De fait, qu’on l’aborde par Montréal, par Sherbrooke ou par le sillon du Memphrémagog, l’Orford domine d’une rotondité majestueuse le plateau du piedmont.

À la différence des Laurentides, de la Gaspésie ou du fjord du Saguenay, l’Orford et les massifs voisins s’insèrent dès les années 1830 et 1840 dans une région au peuplement essentiellement américain et britannique, dont le dynamisme vise à créer une économie basée sur l’élevage, la forêt et l’industrie naissante, entre les deux pôles urbains de Montréal et de Boston. C’est un pays d’entre-deux, que bientôt diligences et bateaux à vapeur rendent aisément accessible, quelques décennies avant les chemins de fer.

Le Mountain Maid, dès 1849, et le Lady of the Lake, dès 1867, assurent à la belle saison la traversée quotidienne entre Newport au Vermont et Magog. Des guides touristiques sont publiés peu après l’ouverture du chemin de fer entre Longueuil et Sherbrooke et, désormais, le Memphrémagog, avec Owl’s Head, Georgeville, Magog et l’Orford font partie du réseau d’excursions offertes aux citadins comme aux habitants de la région.

Beaucoup, sans doute, se contentent d’admirer la montagne depuis le lac ou la terrasse d’un hôtel à Magog. Mais il était possible, pour les plus audacieux, de louer une charrette pour s’approcher du sommet.

Regards d’artistes

S’étonnera-t-on, dès lors, que ce merveilleux paysage, romantique à souhait, ait attiré les artistes ? À part sa jumelle Owl’s Head, quelle montagne québécoise attira-t-elle davantage les regards des peintres des XIXe et XXe siècles que l’Orford ? De Bartlett à Allan Edson, de Fraser à Goodridge Roberts, ils en firent un sommet digne des Alpes, un sanctuaire mystérieux émergeant des brumes, une pyramide flamboyante dans un après-midi d’automne.

La gravure multiplia ces impressions et contribua à populariser la montagne auprès du grand public. Dans le monde civilisé du XIXe siècle, on apprit que l’Orford, avec Owl’s Head et le Memphrémagog, étaient le pendant canadien du lac de Genève. Les premiers skieurs, vers 1940, ne parleront-ils pas de la Suisse du Canada ?

Les poètes ne furent pas en reste. Écoutons Increase Bullock, poète local, en 1854 : « Là-bas, vers le nord, autour des nuages et par-dessus, le vieil Orford dresse ses âpres sommets, pointe la plus élevée d’un continent » (traduction). Le même poète anglophone en chante la sauvagerie et la solitude : « Et le sommet chauve de l’Orford, fière éminence dans les airs, sublime dans sa solitude, sauvage comme un ours polaire » (traduction) tandis qu’Alfred Desrochers est saisi par l’ombre que le géant projette au couchant.

Rien d’élitiste dans cet attrait pour l’Orford. Les habitants de Magog et de Sherbrooke le baptisaient familièrement de « vieil Indien ». Son premier chapeau de neige en octobre annonçait l’arrivée des frimas six semaines plus tard...

Bref, entre l’Orford et les habitants des Cantons s’est développé au cours des générations un lien admiratif, poétique, pittoresque, à la fois physique et mythique, voire fantasmatique, beau sein galbé d’une beauté au repos.

Protéger

Rien d’étonnant dès lors qu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, alors que l’automobile favorise le tourisme individuel au détriment du tourisme collectif et que les aventuriers motorisés pénètrent désormais au plus profond de la sauvagerie estrienne, des visionnaires se soient dressés pour protéger la montagne mythique.

Louise Brunelle-Lavoie, dans son livre Il était une fois un rêve... , le parc du Mont-Orford, a bien décrit l’extraordinaire mobilisation des habitants des deux versants de la montagne, dont l’enthousiasme et le sens de l’initiative ont forcé les gouvernements à créer le parc et qui ont pris en charge, souvent bénévolement et de leur propre argent, les premières étapes de son aménagement en « parc public et de délassement ».

Rappelons brièvement que vers 1930, à travers les chambres de commerce de la région, les conseils de comté et les municipalités, la population, pourtant meurtrie par la crise, s’est mobilisée pour le parc. La campagne a mobilisé journaux, radio, assemblées publiques, débats municipaux. Nous sommes en pleine dépression. Qu’importe le conflit apparent entre économie et écologie, 19 municipalités investissent près de 25 000 $ ! De l’argent pour acheter des terres qu’on cédera au gouvernement.

Le mouvement a certes débuté dans la communauté anglophone mais il a bientôt été relayé par des Canadiens français. Aux efforts inlassables du maire de Magog, G. A. Bowen, correspondent ceux du conseiller législatif Louis-Arthur Giroux.

D’emblée, l’accès contrôlé des visiteurs jusqu’au sommet a été envisagé comme élément déterminant du parc. Dès 1931, on parle d’une route de 100 000 $ pour l’atteindre. Malgré les entraves au projet et les chicanes fédérales-provinciales sur la propriété et la gestion du futur parc, le projet ira de l’avant.

Nous nous arrêtons ici. D’autres que nous pourront certainement rappeler la suite de l’histoire.

L’oeuvre d’une communauté

Bref, le parc qui sera établi en 1938 comme « parc public et de délassement sous le nom de Parc national du Mont-Orford » est l’oeuvre d’une communauté biethnique, une oeuvre promue par des partenaires qui amorcent l’idée mais qui financent aussi, en pleine crise économique (!), le rachat des terres et poussent l’État à prendre le relais.

Sauver le parc dans son intégrité, c’est bien sûr être fidèle à l’esprit du pacte de 1938 entre l’État du Québec et la population des Cantons. Il serait dommage de ne pas y voir aussi la volonté de maintenir pour l’avenir la richesse d’un imaginaire collectif.

Protéger le mont Orford, à l’intérieur du parc national qui porte son nom, ce n’est pas seulement sauvegarder un milieu naturel, c’est aussi respecter un patrimoine culturel aussi ancien que le peuplement de la région.

Sauver Orford est bien davantage que le maintien de quelques arpents de neige dans une aire de protection. Pour nous et pour les générations futures, c’est laisser un espace vital aux impressions profondes qui inspirèrent les poètes des deux langues et des deux cultures de la région, les peintres d’ici et d’ailleurs, sans oublier les jeunes musiciens et le quatuor qui porte fièrement le nom de la montagne en interprétant Schubert ou Beethoven.

C’est aussi perpétuer les regards émerveillés de milliers de nos ancêtres, anglais ou français, qui rêvèrent, au soir d’une excursion dominicale sur le Memphrémagog, à la magie de l’Orford s’assoupissant dans la brunante. Et, dans la nuit qui suivait, dans leurs quartiers d’usines ou leurs demeures bourgeoises, leurs rêves de montagne s’habillaient d’Orford. « Ma joie ou ma douleur chante le paysage » (Desrochers).


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