SOS PARC ORFORD

Pierre Dansereau dénonce la privatisation au Mont-Orford

Entrevue de Louis-Gilles Francoeur
lundi 12 juin 2006

Louis-Gilles Francoeur
Journal Le Devoir, édition du lundi 12 juin 2006

Publié avec l’autorisation de l’auteur

La privatisation d’une partie du parc du Mont-Orford traduit un « manque de planification du paysage à long terme », lequel devrait se baser notamment sur une « optimisation de tout projet par un examen rigoureux de ses solutions de rechange », ce qui n’a pas été fait dans ce dossier, estime Pierre Dansereau, écologiste québécois de renommée internationale.

Le Devoir a rencontré M. Dansereau, que plusieurs considèrent comme le père de l’écologie au Québec, à son appartement d’Outremont. À 94 ans bien comptés, Pierre Dansereau amorce une nouvelle phase de sa récente retraite, entouré de sa ration quotidienne de journaux.

Il poursuit la rédaction de la deuxième tranche de son autobiographie, lit beaucoup et se distrait en dessinant des fleurs et des plantes, réelles ou rêvées.

La privatisation d’une portion du parc d’Orford l’interpelle même s’il a consacré une grande partie de sa vie à rédiger des études d’impacts pour d’importants promoteurs, ce qui fait en sorte qu’il est à peu près impossible de lui appliquer l’étiquette d’adversaire du développement.

« Je suis opposé à cette privatisation », raconte-t-il en entrevue, d’abord parce qu’il ne partage pas la « religion de la privatisation, qui postule que la gestion privée est toujours meilleure que la gestion publique ; je pense exactement le contraire, surtout quand il y a un paysage tout entier à protéger ou à développer ». Dans ces circonstances, dit-il, il faut procéder avec une rigueur qu’il ne retrouve pas dans ce dossier.

Quand Pierre Dansereau parle de « paysage », un concept central dans son oeuvre scientifique, il n’en évoque pas seulement la dimension esthétique. Chez lui, le paysage réunit des composantes dont l’harmonie est le résultat d’un équilibre entre les relations de coopération et de concurrence entre les espèces présentes et leur intégration aux composantes biophysiques d’un milieu.

« Dans le débat d’Orford, raconte-t-il, on est loin d’un examen de ces relations délicates entre des composantes particulières au lieu en raison du fait qu’on se retrouve devant une montagne — il faudrait dire une grosse colline à l’échelle internationale ! — qu’on veut remodeler en autorisant l’ingérence d’un groupe privé qui veut s’arroger le droit de changer ce paysage pour son intérêt propre. »

Tout projet de développement dans un débat sur le sort d’un parc national devrait « être au moins conforme à la Loi des parcs », qui fournit à son avis les balises de la légitimité des projets. On sanctionnerait toute transgression des dispositions de la Loi des parcs, dit-il. Il n’est pas davantage acceptable, estime-t-il, de le faire si c’est le gouvernement qui profite de son pouvoir pour déroger à l’économie générale de la loi.

« Je ne vois pas, en tout cas, en quoi cela rejoint le développement durable », dit Pierre Dansereau.

La privatisation d’une partie du parc du Mont-Orford traduit plutôt, dit-il, un manque de planification d’un paysage unique qui devrait continuer à être utilisé en priorité par les randonneurs, les touristes, les skieurs, etc.

« Quelle vocation exactement veut-on continuer, à Québec, de donner à ces paysages-là ? Veut-on les humaniser complètement ? Si c’est le cas, il faut avoir de bonnes raisons de le faire. Il faut notamment prouver que des projets identiques n’existent pas ailleurs ou qu’il n’est pas possible de réaliser ce projet ailleurs sans altérer la planification des fonctions du parc. On ne peut pas aller de l’avant avec un changement aussi important dans la planification à long terme du paysage, que traduit l’existence d’un parc, sans consultation ni évaluation de cet enjeu : existe-t-il des solutions de rechange ? »

Pierre Dansereau a dirigé plusieurs examens de planification à long terme de portions du territoire québécois. C’est lui qui a réalisé la première étude d’impacts sur l’aéroport de Mirabel, qui devait libérer le territoire urbain montréalais de ce trafic important.

La conception et l’évaluation de la planification du territoire à long terme ainsi que des solutions alternatives aux projets soumis doivent être le fait de gens compétents, des spécialistes capables d’optimiser chaque choix avec transparence, dit-il.

Il ne pense pas qu’une commission parlementaire puisse faire cet examen incontournable.

Pierre Dansereau n’exclut pas que la société puisse exceptionnellement modifier le statut d’un parc si un besoin social prépondérant l’exige. Cependant, dit-il, un tel choix ne peut pas résulter, comme dans le cas d’Orford, des pressions ou des besoins d’un promoteur privé. Cela doit être un choix à long terme d’une société entière qui veut par exemple se doter d’un grand équipement public. Ce ne doit pas être une « réaction à une situation, à un besoin de court terme », car, dit-il, la vocation des parcs se planifie avec une vision qui doit transcender les générations.

« Les écologistes et les citoyens qui s’opposent à ce projet ou à d’autres ne sont pas des empêcheurs du développement, affirme Pierre Dansereau. Les écologistes sont des gens qui ont une vision du paysage plus étendue, plus grande que celle des promoteurs, qui, eux, ont des objectifs précis. » Et à court terme. On peut alors caractériser et jauger la valeur des choix gouvernementaux, dit-il, selon qu’ils s’alignent sur l’une ou l’autre de ces visions.

Pour ce planificateur scientifique, dont la feuille de route est particulièrement impressionnante, les adversaires de la privatisation d’Orford affichent une « opposition nécessaire parce que les responsables gouvernementaux n’ont pas, à proprement parler, un véritable projet à long terme pour ce paysage ».

« Qu’est-ce qu’on sait des visions qu’auraient dans ce dossier des spécialistes, des architectes, des planificateurs ? Je pense que le véritable exercice de planification, d’optimisation entre les besoins de chacun, reste à faire dans ce dossier », estime Pierre Dansereau. Il accorde d’entrée de jeu beaucoup plus de crédibilité à la planification de la MRC de Memphrémagog, qui n’a jamais prévu, dans son schéma d’aménagement, la construction de 1000 condos dans le parc principal de son territoire, ou à la municipalité d’Orford, dont la planification territoriale n’inclut pas davantage un tel projet.

À ces considérations plus pragmatiques s’ajoute le principe selon lequel un parc « doit être protégé » en tant qu’enclave soustraite par principe au développement. On doit lui préférer en tout temps, dit-il, « un développement périphérique », et ce, à la condition qu’il ne menace pas l’intégrité du « paysage » unique et emblématique que constitue cette remarquable montagne.

L’unicité de ce paysage tient d’ailleurs à la diversité des strates biologiques qui changent en fonction de l’altitude. Or cette diversité pourrait être menacée, même en hauteur, par un surcroît d’activités ou d’achalandage qui pourrait résulter de l’établissement d’une population permanente trop près de certains maillons fragiles.

Pierre Dansereau termine l’entrevue sur une considération qui en surprendra plus d’un.

On ne doit pas, dit-il, gérer un parc comme une entreprise, qui doit absolument être rentable. Certes, on peut exiger des droits d’accès raisonnables, mais on ne doit pas aller jusqu’à brader une partie du territoire d’un parc pour assurer sa survie ou celle de certaines activités commerciales. Le fonctionnement des parcs doit ultimement être assuré par le trésor public car les gens vont y chercher des choses intangibles, difficiles à monnayer, comme la paix, la quiétude, des motifs d’émerveillement, des connaissances, voire le simple plaisir physique de marcher ou de skier, toutes choses qui ne se monnayent pas toujours mais qu’un parc doit rendre accessibles à tous.

Il faut voir le sourire que Pierre Dansereau affiche en racontant le plaisir qu’il éprouve encore à parcourir le parc du Mont-Royal, « où j’ai le plaisir de pouvoir saluer les fleurs par leur nom ». On comprend immédiatement d’où vient chez lui cette conviction voulant que la beauté et la connaissance, associées au contact avec la nature et à sa philosophie de l’« austérité joyeuse », rentabilisent amplement dans son esprit tous ces monuments voués à la conservation.


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